L’Etat est le patron du fonctionnaire. Il l’est doublement
1) comme capital particulier gérant des moments ou des secteurs entiers producteurs ou circulateurs de la valeur en procès, pour la valorisation et la reproduction du capital ;
2) comme Etat organisant le capital général, la société qu’ensemble ils subsument : pas de capitalisme sans Etat, pas d’Etat sans capital (pas de post-capitalisme fondé sur un Etat).
Inversement, le fonctionnaire a la double qualité de salarié de l’Etat-capital et de producteur d’activités pour le compte de l’Etat du capital :
Le fonctionnaire exploité
Selon le premier point de vue, le petit fonctionnaire (1) est exploité, et si son travail ne crée pas de plus-value (2), du moins son salaire et ses conditions sont-elles déterminées pour dépenser le moins possible de la valeur créée par les travailleurs productifs :(réduire le temps et les frais de circulation du capital général (3), que représente son salaire payé par l’impôt). Le (petit) fonctionnaire est un prolétaire particulier, que l’Etat en tant que patron exploite comme salarié, et qu’il protège en tant qu’agent assurant ses fonctions pour le capital.
Le fonctionnaire agent de l’Etat du capital
Selon le second point de vue, en tant qu’agent de l’Etat, le fonctionnaire met en oeuvre sa force de travail pour le compte de l’Etat, au service du capital. Il est question ici du fonctionnaire en général, quelle que soit sa production ou sa fonction spécifique, la Fonction publique étant considérée comme un tout fonctionnel de l’Etat. En subsomption réelle et dans ce cycle après restructuration (fin de « l’Etat providence » du cycle programmatiste), l’Etat sert globalement le capital, et le fait de plus en plus exclusivement. Il n’a pas une part d’activités pour le capital, une autre contre, que l’on pourrait séparer et opposer, comme le fait l’idéologie du service public, qui est un déni de la lutte de classes au nom de l’« intérêt général ». Ce qui est vrai globalement se reproduit moins visiblement au niveau de telle ou telle activité (cogner sur des manifestants est différent qu’enseigner ou soigner des malades), mais ce n’est qu’une illusion de l’approche socio-économique, sectorielle voire individuelle des rapports sociaux, selon laquelle les mesures de l’Etat, arbitre neutre au dessus de la société, seraient le produit d’un rapport de force entre les classes, pouvant être favorable au prolétariat jusque dans sa lutte contre le capital, ce que la restructuration interdit dans ce cycle. Contester ce point relève d’une illusion programmatiste (social-démocrate ou léniniste), ou démocratiste radicale, citoyenniste en l’occurrence. Cette conviction présuppose que les prolétaires sont des imbéciles incapables de s’auto-organiser sans Etat (auto-organisation communiste), ce qui dénote au demeurant un manque d’imagination et de projection sur une capacité créatrice a priori illimitée (certes imprévisible, non programmable dans ses formes(4)), hors de ce mode de production, une fois supprimés la valeur et l’échange.
Citoyen-fonctionnaire, même combat : les luttes en tant que prolétaires-fonctionnaires comme limites étatistes
A partir de là, les luttes des fonctionnaires, en tant qu’exploités par l’Etat, ne peuvent se traduire, corporatisme ou pas, que dans des revendications (salaires, effectifs, moyens) par définition étatistes, donc capitalistes. C’est une limite de leurs luttes, dans l’Etat, qui est bien en-deça de celles qui remettent en cause le salariat, l’identité du prolétariat (dans le capital). Tout le leurre du citoyennisme, dans le champ de la Fonction publique, consiste à faire passer ce qui est d’emblée défense de l’Etat (du capital) comme pouvant s’y opposer, et tous les discours syndicaux et politiques ne peuvent qu’alimenter ce leurre. Le petit fonctionnaire en tant que salarié de l’Etat (prolétaire exploité) cache ses revendications derrière celles de l’agent de l’Etat (du capital), en les présentant comme défense du service public (contre le capital), ce qui lui vaut les encouragements citoyens (décembre 1995 ouvrant le bal, la démocratie radicale invite le capitalisme propre à danser). Certains n’hésitent pas à transformer « l’intérêt général » (celui du capital) en intérêt du « peuple », pour ne pas dire du prolétariat (les gauchistes mous du démocratisme radical, ayant abandonné le mot et le concept, font l’économie de cette bourde par la dérive langagière sur fond de républicanisme pré-marxien, idéologie historique de la bourgeoisie). Les citoyens comme les fonctionnaires sont en demande, sinon de plus d’Etat, de « mieux d’Etat », (en quoi ils sont paradoxalement, dans le démocratisme, des libéraux, cf. libéraux-libertaires). Mais alors que le citoyen n’est qu’une construction idéologique, les fonctionnaires, de par leur fonction sociale et leurs intérêts immédiats à la préserver, constituent une base sociale réelle à cette idéologie, déclinée très prosaïquement en « éthique » et « déontologie » du service public, culture consensuelle de l’entreprise-Etat, au sein de la Fonction publique.
Détruire ou conserver l’Etat : choisir c’est renoncer
De cette identité double du (petit) fonctionnaire, salarié et agent de l’Etat, il découle qu’en tant que prolétaire dans la communisation, il aura à se déterminer fondamentalement face à ce choix : détruire ou conserver l‘Etat. Loin de l’idée que les fonctionnaires devront seuls et seulement s’occuper de l’Etat, les ouvriers des usines, et les vendeuses des magasins d’alimentation etc., certains seront bel et bien dans des situations facilitant telle ou telle action de destruction, d’accaparement ou d’organisation de la vie dans le processus révolutionnaire de la communisation. Un enjeu sera de prendre à l’Etat, dans le processus de sa destruction, la maîtrise de certaines fonctions d’organisation « sociale ». Dans une situation révolutionnaire durable (processus), l‘armée, la police d’un côté, la santé d’un autre, par exemple, ne seront plus, relativement au prolétariat et au capital, dans les même rapports respectifs qu’en subsomption réelle : on peut penser qu’un certain nombre d’activités, de savoirs et de compétences, ou de stocks d’informations seront utilisables non pas seulement dans l’optique d’un Etat prolétarien (donc capitaliste), mais indispensables à l’organisation des choses (5) de la communisation en procès, comme mesures communisatrices, pour l’auto-organisation communiste (6).
D’une part, et de la même manière que le prolétariat en général devra s’abolir en tant que classe pour abolir le capital, le fonctionnaire devra s’abolir, ou être aboli, dans sa double qualité de salarié (prolétaire) et d’agent de l’Etat (du capital), contre quoi la communisation rencontrera toutes sortes de résistances : dans cette lutte, elle affrontera tout à la fois les tenants avérés de l’Etat capitaliste (comme classe capitaliste ou ses alliés), les partisans de la dictature du prolétariat, et les citoyens radicaux démocratistes ou conseillistes, qui se retrouveront ensemble pour défendre l’Etat.
D’autre part, les communisateurs devront assurer certains contrôles ou fonctions d’organisation des choses à plusieurs niveaux et pas seulement au plus local (dans des rapports de proximité), sauf à prôner la communisation comme anarchie de petites communautés quasi autonomes, ce qui rendrait problématiques ses communications, son extension, et sa victoire mondiale. Voilà qui ne se fera pas aisément, sans préparation le moment venu, sans discernement, sans théorisation spécifique de la communisation sur ce point de l‘organisation des choses. En quoi détruire ou conserver l’Etat peut supposer de faire un tri dans les fonctions d’organisation collective qu’il assure au sein du capital, certaines à détruire, d’autres à faire changer fondamentalement de nature. Certes, la contradiction de l’exploitation ne se détermine pas en dernière instance comme fixation par l’Etat des rapports capitalistes. La solution n’est pas interne à la sphère publique, mais elle sera rendue plus difficile sans basculement en masses de fonctionnaires dans la communisation.
Fonctionnaires, encore un effort pour devenir communisateurs
L’enjeu n’est pas mince, du moins en France : alors que les fonctionnaires sont pensés par l’idéologie démocratiste comme le dernier rempart contre l’ultra-libéralisme (c’est la spécificité des discours syndicaux et politiques sur le service public, de Thibault à Villepin), et qu’elle se présente aussi sous des atours anti-étatistes, ils pourraient devenir en masse dans la communisation le dernier rempart de l’Etat, donc du capital. Les actes de désobéissance des fonctionnaires sont extrêmement rares, mais surtout l’organisation actuelle du travail dans la Fonction publique ne se ramène pas à la simple application d’ordres donnés par une hiérarchie dont il suffirait de couper les têtes : il n’y a pas d’automates dans l’administration, et par certains côtés, les fonctionnaires sont de plus en plus qualifiés et auto-productifs de et dans la gestion des fonctions étatistes. Les évolutions managériales comme celles du rapport des fonctionnaires au travail ont fait des ravages, même s’il y a loin des discours ou des attentes aux réalités vécues et perçues. Quoi qu’il en soit, l’appareil étatique comme machinerie gestionnaire fonctionne largement de lui-même, en roue libre, dans une relative indépendance des pouvoirs politiques, voire de la haute administration. A l’inverse, qu’est-ce qui fera que les fonctionnaires, contre la spécificité du rapport à « l’intérêt général » qui est leur idéologie "de métier", auront intérêt à devenir communisateurs, c’est-à-dire à remettre en cause ce qui leur apparaît, traversant et dépassant tous les discours politiques, comme le sens, la finalité de leur travail, le « service public » ? Celui-ci est-il, en partie, dans certaines activités, lesquelles, renversable du service de l’Etat à celui de l’organisation des choses communisatrices, et sous quelles conditions ?
La nécessité pour la communisation de théoriser la destruction de l’Etat et l’abolition du fonctionnariat
On peut dire que ces questions sont prématurées (4), elles ne s’en poseront pas moins de façon très concrète, et la théorie devra intervenir de plus en plus concrètement, non seulement en principe, comme rapport aux luttes en se formulant comme « abstraction théorique », mais au sein de pratiques conscientes explicitant la potentialité positive de la communisation, construisant la communauté humaine, pour laquelle il sera bien nécessaire de programmer des mesures et de s’organiser pour les mettre en oeuvre. Dans le champ abordé ici, c’est la condition pour que la communisation ne soit pas dévoyée par l’idéologie de la gestion, prolongeant ou réintroduisant la séparation, l’aliénation. La « rationalité » gestionnaire est à la fonction d’Etat ce que le discours économiste est au capital : au-delà de la bureaucratie technocratique, il faudra détruire l’esprit de gestion, qui structure l’activité administrative des individus fonctionnaires, en tant qu’ils sont agents de l’Etat, comme rapport aliéné d’extériorité à la « société » et particulièrement aux autres prolétaires. Dans l’immédiat, il est nécessaire de combattre l’idéologie du service public comme un aspect de l’étatisme portant le citoyennisme et le démocratisme.
La communisation comme rupture et transition révolutionnaire
Si le communisme est produit sans transition depuis le capitalisme, la communisation n’en est pas moins une fois déclenchée un processus de transition, de transformation communiste d’un état d’organisation par l’Etat en un état d‘auto-organisation sans Etat, dont les formes seront à créer. Si toutes les classes sont abolies dans ce processus, les individus qui se produiront par et dans la communisation n’en auront pas moins à s’organiser collectivement, non seulement pour lutter, mais dans le but positif de vivre libres ensemble.
Quelles luttes théoriciennes ?
Peut-on espérer que les luttes (théoriciennes) des fonctionnaires prolétarisés posent les limites de leur double qualité de salariés et d’agents de l’Etat, se niant en tant que tels, pour devenir le moment venu communisateurs (révolutionnaires) ? Il sera important de voir en quoi elles se distingueraient alors de positions démocratistes, voire citoyennistes, dans la spécificité du prolétariat fonctionnaire contre son employeur l’Etat du capital. Le critère en dernière analyse est qu’ils se perçoivent comme exploités par l’Etat parce qu’exploités par le capital, aux fondements de la valeur et de l’échange, mais il ne s’y résume pas : on ne peut abolir le capital sans détruire l’Etat, ce qui suppose d’abolir le fonctionnariat.
Patlotch, 13 juillet 2005
Notes
(1) J’entends, par facilité, petit fonctionnariat comme les fonctionnaires qui ne sont pas de fait membres de la bourgeoisie, salariés de l’Etat appartenant à la classe capitaliste. Définir la frontière entre les deux ne peut se faire qu’en pratique, mais on peut s’en faire une idée.
(2) Je n’entre pas dans la considération du travailleur collectif ou du « general intellect » (Grundrisse...), au sein duquel certains fonctionnaires participeraient à la création de valeur, par exemple dans le secteur de la recherche, ou des transports et d’une façon générale de l’aménagement du territoire. Que le fonctionnaire soit considéré ou non comme productif ne change pas grand chose en subsomption réelle du capital, qui est devenue globale, au-delà de la production, sur l’ensemble des rapports sociaux.
(3) Alain BIHR, 2001, La reproduction du capital, t. 1, VIII, la reproduction du capital du point de vue de la circulation, 3. Réduire le temps et les frais de circulation. Cette référence n’empêche pas que le contenu de cet article s’oppose frontalement aux positions politiques, transitionnistes, de BIHR.
(4) « [...] l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. » Marx, Préface à la critique de l’économie politique.
(5) Préférable à « administration des choses », rapport d‘extériorité bureaucratique, qui fait rentrer l’Etat par la porte de derrière.
(6) En quoi je crois nécessaire de distinguer l’« auto-organisation » politique et sa nécessaire critique (cf L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle ) et, sauf à trouver un autre terme, l’auto-organisation proprement communiste des rapports d’« immédiateté sociale des individus », qui ne sont pas concevables entre individus séparés, mais comme appartenant à la communauté humaine à construire (positivité de la communisation). D’une façon générale, le problème des illusions immédiatistes ou « autonomistes », c’est leur évitement de la révolution, en quoi elles sont contre-révolutionnaires, ce qui n’invalide pas dans la communisation toutes les formes qu’elles auront expérimentées dans le capitalisme : c’est un autre débat. Voir Le communisme sera l’auto-organisation du vivant, des êtres humains et de la nature
Version imprimable