Comme toujours, je me sens scotché et baba devant la haute densité théorique des interventions de BL, ceci dit sans ironie. Je tente toutefois quelques remarques.
Les dites « émeutes » de jeunes de banlieues sont les lutte de classes des jeunes prolétaires racisés les « JPR » Depuis les années 70 une politique délibérée et systématique a « racisé » le prolétariat scindé en immigrés et français d’abord, puis en "communautés » ensuite. On a ainsi d’une part des racistes et des racisés d’autre part, cela fait partie de l’effondrement de l’identité ouvrière avec la fin de toutes les catégories de reproduction des classes du « fordisme ».
Si j’ai qualifié les ’événements’ d’émeutes prolétariennes (> 7 nov), c’est parce qu’il me paraissait important de ramener leurs auteurs dans une approche du prolétariat tendant à être défini par le précariat (thèse de Théorie communiste), et de répondre aux idioties d’extrême-gauche sur ce "lumpen" dont il faudrait se tenir à distance (débats à la LCR et LO en particulier).
Je retiens la notion de ’racisés’ , qui me paraît juste et féconde pour sortir des indigèneries sans dénier la dimension propre au post-colonialisme français, et retenir la fonction et les déterminations spécifiques du racisme dans le capitalisme contemporain.
Les luttes des JPR sont violentes, mais très auto-controlées et leur violence est finalement surtout symbolique (combien de voitures brûlées hier soir ?). Sont-elles subversives ou suicidaires ? Non, à l’évidence ce sont des luttes défensives et revendicatives spécifiques à ces prolétaires : Elles sont défensives tout simplement parce que la police harcèle sans ces les "JPR" et de temps en temps certains en meurent, comme les deux qui viennent d’être électrocutés pour s’être réfugiés dans un transformateur pour échapper à la police qui les coursait. Elles sont revendicatives, car elles exigent une reconnaissance de travailleurs véritables qu’ils sont, même s’ils le sont de la manière la plus moderne, la plus précaire, la plus flexible, la plus dévalorisée, c’est qu’ils appellent revendiquer le respect. Ils revendiquent aussi tout simplement du salaire, du salaire socialisé sous la forme d’ aides tel le RMI, dont des tas d’allocataires sont radiés actuellement, de stages rémunérés, et d’embauches véritables, sous la forme de service publics normaux comme l’école dont tous savent parfaitement qu’il n’ont eu droit qu’à celle qui les formatait pour les boulots de merde payés des miettes, comme une police qui les considèrait comme des citoyens lambda, qui donc me serait plus une police de racisation. Ils revendiquent des quartiers et des habitations normaux, c’est-à-dire non- ghettoïsés et donc non racisés.
Cette interprétation me séduit et me pose malgré tout un problème :
sur la caractérisation de ces luttes comme ’défensives’ : elles tendent fichtrement à être une initiative offensive qui ne prétend pas, du moins subjectivement, défendre grand chose. C’est d’ailleurs en cela, entre autres, qu’elles se montrent aux limites et peuvent éventuellement alimenter la conceptualisation de l’écart.
sur leur caractérisation comme ’revendicatives’ : même remarque. Sans doute BL connaît-il mieux que moi les auteurs de ces ’troubles à l’ordre public’, mais sauf une fois ’calmés’, dûment interviewés pour ceux à qui la question fut posée et qui y répondirent dans ces conditions aussi pour se justifier, je n’ai pas entendu aussi clairement ces revendications. Il ne faut tout de même pas confondre ce qui leur a été accordé comme miettes et ce qu’ils demanderaient eux. Je préfère à tout prendre comprendre qu’ils ne demandent rien, et c’est en quoi je vois aussi la positivité de leur (auto)-destruction dans le cadre actuel. Cf, Baudrillard, sur ce point précis (Libération, Nique ta mère ! ) :
La culture occidentale ne se maintient que du désir du reste du monde d’y accéder. Quand apparaît le moindre signe de refus, le moindre retrait de désir, non seulement elle perd toute supériorité, mais elle perd toute séduction à ses propres yeux. Or, c’est précisément tout ce qu’elle a à offrir de « mieux », les voitures, les écoles, les centres commerciaux, qui sont incendiés et mis à sac. Les maternelles ! Justement tout ce par quoi on aimerait les intégrer, les materner !... « Nique ta mère », c’est au fond leur slogan. Et plus on tentera de les materner, plus ils niqueront leur mère. Nous ferions bien de revoir notre psychologie humanitaire.
En résumé, poser de façon réductrice ces luttes comme ’défensives’ et ’revendicatives’ me semble d’autant plus délicat et sollicité, quand il s’agit plus bas de les interpréter selon la thèse de l’écart. Mais c’est peut-être moi qui me prend les pieds dans la dialectique.
L’usage d’une certaine violence pour exprimer ces revendications n’est au fond pas si exceptionnelle que ça, les paysans la pratiquent couramment
Je crois qu’il est effectivement important de mettre les choses au clair concernant la violence, et l’instrumentalisation quasi consensuelle de celle-ci en particulier par toute la classe politique, à la différence d’autres qui semblent davantage relever de luttes revendicatives, dont BL donne des exemples.
Les seuls représentants qu’on puisse leur attribuer ce sont les élus locaux // et on ne peut pas dire que ces « politiques »,- comme avec la demande du maire se St Denis Braouazec d’un « Grenelle des quartiers populaires »-, réduiraient ou détourneraient une révolte radicale en avançant les demandes que j’ai énumérées.
Même remarque : je préfère penser les ’émeutiers’ comme représentant la colère du prolétariat spécifique dont ils sont issus que les élus comme portant leur demandes les plus sages. En quoi les élus ne sont leurs représentants qu’à la condition de leur ’attribuer’, ce que fait BL un peu rapidement à mon avis.
Cette lutte est défensive et revendicative, cela signifie-t-il qu’elle est réductible à n’importe quelle lutte de salariés ou même de chômeurs ? Je ne pense pas car sans lui accorder une radicalité fondée sur son affrontement (limité et contrôlé des deux côtés) avec l’Etat et à ses attaques des installations emblématiques (comme les écoles et de certaines entreprises de zones franches bénéficiant d’avantages fiscaux pour les embaucher et qui ne le font pas) il est clair que la luttes des JPR les opposent à leur condition même, qui est symboliquement la condition prolétarienne même Cette lutte ne peut pas l’abolir la condition de JPR, et donc elle ne peut qu’en revendiquer une impossible normalisation, c’est l’impossibilité de cette normalisation qui peut faire accorder à cette lutte une portée dépassant la lutte pour la reproduction. Accorder cette portée à la lutte actuelle des jeunes prols de banlieue, serait étrangement dire qu’ils sont dans une lutte qui mettrait le capital en cause alors qu’il y a pas le moindre emparement, la moindre expropriation d’une fraction de capital, ce serait accorder à la forme illégale et relativement violente un valeur qui en elle-même ne contredit nullement le caractère revendicatif de classe de cette lutte. Ce n’est pas parce que cette lutte ne serait pas « subversive » qu’elle serait sans intérêt, cette lutte au contraire est en phase avec toutes les luttes de classes actuelles, elle bute sur la même limite, un capital qui se reproduisant face à elle ne cherche tendanciellement plus à reproduire le prolétariat, et auquel c’est sa reproduction immédiate que le prolétariat doit imposer.
Le raisonnement général me convient mais comme je l’ai dit plus haut, je saisis mal ce qui le permet avec cette caractérisation réductrice à mon sens de "luttes défensives et revendicatives".. S’il n’y a pas "emparement", ce qui traduit effectivement une absence de contenu révolutionnaire (ou communisateur), il y a bel et bien destruction, ce qui ne peut pas nous laisser indifférents, car ce n’est pas sans intérêt quant aux suites, et particulièrement par le côté fulgurant de la violence , son rôle dans ce type de situations et de celles qui s’annoncent, tout en notant ici, comme le souligne BL, son caractère ’autocontrôlé’ de part et d’autre. Pour ma part, je pense nécessaire de considérer froidement ce qu’ils brûlent comme des symboles du capital, qu’ils détruisent en actes. Qu’on le veuille ou non, ce sont des faits, et ils ne dépendent pas de l’interprétation théorique.
Au bout du compte, cela ne donne sans doute pas une conclusion fondamentalement différente, mais dans la manière de construire théoriquement cet épisode des luttes de classes en France, avant de le glisser ou non dans la théorie de l’écart, nous avons je pense à intégrer davantage de dialectique dans le raisonnement.
Patlotch, 20 novembre
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