L’exécution de Saddam Hussein a vu une immense clameur de scandale monter de toutes les poitrines. Tous les gouvernements démocratiques et tous les média occidentaux (de gauche en premier) ont dénoncé « l’indignité » de la pendaison, ce n’était que condamnations morales et /ou analyses subtiles expliquant que cette mise à mort publique (La vidéo « pirate » ou pas - plutôt pas - a joué le rôle de la Place de Grève) ne pouvait, paraît-il, qu’aggraver la situation de guerre civile rampante en Irak et nourrir le terrorisme. Ce chœur des vierges et des fins politiques fait consciemment l’impasse sur l’essentiel : « Le cadavre de mon ennemi sent toujours bon ». Il est évident qu’en Irak l’exécution publique et sous les injures du tyran sanguinaire était absolument nécessaire et utile. L’invasion de l’Irak ne peut encore se justifier auprès des victimes du régime déchu que par le droit de vengeance. l’Etat mis en place par l’envahisseur devait impérativement, pour exister, mettre en œuvre son « monopole de la violence légitime » (M. Weber) .
Le démembrement de l’Irak en trois zones ethniques quasi-indépendantes nécessitait aussi cette exécution pour ancrer l’idée que l’Etat baathiste était un Etat sunnite. Bush déclare que justice est faite (pas très correctement mais...) et organise le renforcement du corps expéditionnaire pour « sécuriser » Bagdad c’est-à-dire pour créer le district fédéral forcément impliqué par la partition de l’Irak et pour remettre plus ou moins en état l’extraction et l’exportation du pétrole.
La situation en Irak est décrite par tout le monde comme totalement chaotique. Pourtant, si l’on regarde d’à peine un peu plus près, on voit qu’au sommet une coalition de façade est maintenue vaille que vaille pour prolonger un temps la fiction d’un Irak uni, mais qu’à la base la partition du pays est bien entamée, le pouvoir est entre les mains des milices politico-ethniques des trois communautés, l’armée et la police étant également loties entre elles, et globalement le nord et le sud sont plutôt stabilisés - ce qui n’empêche pas des affrontements inter-chiites pour le contrôle de leur zone. Le nettoyage ethnique, systématiquement provoqué par des massacres et des assassinats ciblés, est déjà bien avancé avec des exodes croisés. L’Etat rentier mais nationaliste unitaire et développementiste baathiste liquidé, laissera la place à trois para-Etats ethno-religieux adversaires dans lesquels le pétrole sera exploité de façon purement commerciale (comme les actuels détournements à grande échelle le mettent en place).
Les USA et l’Iran sont fondamentalement d’accord sur la réorganisation de l’Irak en dépit (ou à l’abri ?) des imprécations contre la nucléarisation de l’Iran d’un côté et les appels à la destruction d’Israël et la négation du génocide des juifs de l’autre côté.
Le problème le plus délicat pour réaliser la partition est la crainte de la Turquie d’avoir à sa frontière un pouvoir Kurde pouvant soutenir la guérilla au sud-est du pays, mais les intérêts bien compris des partis kurdes irakiens (UPK et PDKI) devraient limiter les risques d’intervention turque, d’autant qu’un contingent turc est déjà installé préventivement, apparemment avec l’accord des kurdes irakiens.
Le mouvement de constitution de moyens ou petits, voire très petits, Etats en Europe d’abord, puis maintenant au Proche-orient après l’effondrement du socialisme et la fin d’un tiers-monde globalement identifiable, c’est la manière dont se réalise la mondialisation dans une mise en abîme des divers niveaux d’articulations au cycle mondial du capital restructuré. Est-ce à dire que l’on se dirige vers une pacification générale de la région ? Certainement pas, mais à l’heure actuelle il n’est nulle part question d’autre paix que des gestions en temps réel de conflits de basse intensité. (Les métropoles du capital, n’ayant pour le moment que de très limitées « émeutes de banlieues », sont épargnées). Ces conflits n’empêchent ni ne gênent sérieusement le fonctionnement d’une économie capitaliste maintenant très prospère. Non seulement le pullulement de micro-Etats locaux n’entrave pas le cycle du capital mais, bien plus, ils en sont les relais. Il faut aussi qu’ils soient intégrés dans la « guerre contre le terrorisme » et l’exécution de Saddam Hussein (paradoxalement à première vue) y contribue en renforçant l’antagonisme Sunnites - Chiites.
Le nouvel ordre mondial que la propagande d’Etat américaine annonçait à la chute du socialisme s’est installé. Il n’est pas le paradis libéral et démocratique que l’on chantait, ni la fin de l’histoire, ni non plus la guerre des civilisations, il est une lutte de classe mondiale intriquée inextricablement dans des luttes nationales.
C’est au travers de cet ordre mondial que le capitalisme se dirige résolument vers la crise de ce cycle de luttes du prolétariat, d’exploitation et d’accumulation du capital face à lui.
Si l’exécution de Saddam Hussein ne nous scandalise pas, elle est la vengeance des victimes, elle nous fait horreur car comme justice des vainqueurs - et il n’y en aura jamais d’autre - elle nous montre comment les Etats se constituent dans la mise à mort de leurs ennemis, et nous en sommes.
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