Revue Internationale pour la Communisation
http://meeting.communisation.net/archives/meeting-no-1/les-textes-publies/article/peut-on-vraiment-parler-de-courant
Peut-on vraiment parler de "courant communisateur" ?
Réponse à l’Invite
lundi, 31 mai 2004
/ F.D.

1 Dans le cadre du collectif d’édition « Senonevero », j’avais il y a deux ans critiqué comme formaliste la démarche consistant à se poser d’emblée des questions sur le fonctionnement d’une éventuelle revue, avant même d’avoir défini son contenu et donc sa nécessité. Je reconnais aujourd’hui que l’invite à participer à l’élaboration d’une « revue internationale pour la communisation », judicieusement intitulée Meeting, dit mieux que le premier projet sur quelles bases et dans quel but on veut ouvrir un nouvel « espace de discussion ».

2 Qu’il existe dans les luttes actuelles des pratiques et des théories diversifiées voire opposées mais visant toutes la communisation, j’en suis bien d’accord. Je partage aussi l’idée que ces pratiques et théories ont en commun la critique de toute organisation de classe permanente, la négation de toute médiation ou transition entre la révolution et le communisme et - bien que ce point fasse tout de même un peu problème pour les anticitoyennistes - l’affirmation de la lutte des classes comme seule dynamique de la destruction du capitalisme. Je ne suis par contre pas sûr qu’on puisse à bon droit parler de « courant communisateur ».

3 En première analyse, cette formule paraît tout à fait satisfaisante. Le qualificatif « communisateur », renvoyant à « communisation », signifie que la révolution « n’est pas un programme qu’on pourrait appliquer ni même quelque chose qu’on pourrait déjà décrire », mais un processus dans lequel nous sommes embarqués et dont il faut « explorer les voies ». Le terme « courant » indique bien que les pratiques et théories tendant à la communisation sont en cours d’élaboration, dans un mouvement plus large qu’on peut comprendre à la fois comme celui de la lutte historique et comme celui de la lutte actuelle entre la classe capitaliste et le prolétariat.

4 Il y a pourtant un problème. Construire à partir des quelques positions définies dans l’invite un « courant communisateur », c’est d’abord fédérer un peu vite les différentes pratiques et théories « intéressantes » - qui ne sont d’ailleurs pas même nommées - et c’est ensuite accréditer un peu l’idée que ce courant est toujours en situation de communiser la société capitaliste, puisque ce qui le définit comme communisateur se perd dans l’abstraction de la dynamique de la lutte des classes. Or nul ne peut soutenir qu’elle approche aujourd’hui de ce point de fusion où se pose concrètement la question de l’abolition de l’exploitation et des classes ou, dit positivement, la question de la production de l’immédiateté des rapports entre individus singuliers. Le sous-titre même de Meeting, « revue pour la communisation », implique la reconnaissance de la différence entre ce qui est simplement visé et ce qui est effectivement et actuellement atteint. Sans pour autant lever l’ambiguïté du terme « communisateur ».

5 D’autre part, le mot « courant  », désignant dans le texte des individus et groupes déjà engagés dans des activités visant la communisation, pose le sujet révolutionnaire comme sujet politique virtuellement autonome. Ce qui est ici en cause, ce n’est pas la forme d’activité plus ou moins spécialisée que prend et conservera sans doute jusqu’à l’approche de la révolution cet engagement (qui n’a rien d’existentiel). Ce n’est pas non plus la nécessité actuelle de se définir aussi face à l’ennemi citoyenniste, en allant au-delà de la dénonciation anticitoyenniste. C’est la surprenante indétermination du rapport de ces pratiques et théories de rupture aux luttes actuelles du prolétariat, dans lesquelles on nous dit pourtant qu’elles se développent, et donc la non-intégration dans la définition même de la tâche théorique de ce facteur inhibant que représente l’activité pour le moment strictement défensive de la classe.

6 La double confusion tendancielle entre le but et le mouvement, d’une part, le prolétariat et ses fractions radicales, d’autre part, est sans doute provisoirement inévitable. Elle participe de l’autonomisation de la dynamique des luttes, dans ce cycle où le prolétariat produit tout son être dans le capital et donc où la reproduction du système est l’horizon quotidien de la lutte de classe. Mais cette situation actuelle de la théorie peut rendre difficile une véritable confrontation théorique. Certains camarades peuvent absolutiser le mouvement et poser la communisation comme toujours possible, sans trop chercher à déterminer où en est le processus, voire poser le processus comme en principe indéterminé, sans répondre sur le fond aux critiques de T.C. Ceux de T.C. peuvent quant à eux fort bien définir et redéfinir la communisation dans l’analyse du cours du capital et des luttes sans intégrer suffisamment ce qui dans ce cours fonde le besoin d’intervention et la conception indéterministe.

7 Des deux côtés, par manque d’un changement théoricien dans le cours des luttes, on risque d’avoir du mal à « faire travailler les textes à leur propre dépassement ». Des deux côtés, on risque de raisonner comme si la notion de « courant communisateur » ne faisait pas problème, ceci en raison même de l’éloignement de la communisation effective. Car bien que l’analyse concrète des luttes concrètes puisse en partie améliorer la précision du « préviseur », l’éloignement du but force à et permet de se contenter d’abord de l’abstraction la plus générale du processus de la communisation et d’une définition très politique du sujet communisateur.

8 Le pari de Meeting n’est donc vraiment pas gagné d’avance. Je souhaite bien sûr que la revue paraisse et devienne un organe d’échanges théoriques réguliers et fructueux au moins à l’échelle européenne, l’approfondissement du débat n’ayant rien à perdre à son élargissement. Mais je crains qu’on ne construise un sujet révolutionnaire ad hoc pour les besoins de la problématique fondatrice de la revue et j’aimerais donc que soit mise à l’ordre du jour la question du « courant communisateur ».

François

novembre 2003

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